« Nous serons un peuple, si nous le voulons, lorsque nous saurons que nous ne sommes pas des anges et que le mal n’est pas l’apanage des autres. […] Nous serons un peuple lorsque nous respecterons la justesse et que nous respecterons l’erreur » : c’est par ces vers d’un poème de Mahmoud Darwich, dont il est le traducteur en français, qu’Elias Sanbar a choisi de clore son Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine (Plon), nouvelle version, totalement refondue et largement augmentée, d’un précédent Dictionnaire paru en 2010.
Né à Haïfa en 1947, Elias Sanbar est une archive vivante de la Nakba palestinienne puisqu’il avait 15 mois quand sa famille dut s’installer au Liban après la proclamation de l’État d’Israël. Depuis, sa vie entière a été saisie par cette cause nationale d’un peuple acharné à reconquérir son nom que l’expulsion avait voulu effacer. Fondateur de la Revue d’études palestiniennes, puis ambassadeur de la Palestine à l’Unesco, Elias Sanbar témoigne de cet entêtement vital alors que, de nouveau, la disparition menace.
« D » est d’ailleurs la lettre avec laquelle s’ouvre ce Nouveau Dictionnaire. D comme « Dernière fois », en écho à une question de la fille aînée de l’auteur : « Est-ce que tu parleras toujours de la Palestine ? » Ce livre est dédié à deux amis récemment disparus, à vingt jours de distance, Leïla Shahid, cette autre voix française de la Palestine, et notre confrère René Backmann. L’absence et l’amitié en sont logiquement les deux premières entrées, où se dit d’emblée la fidélité à l’essentiel.
« Cette histoire a-t-elle vraiment dit son dernier mot ? » Posée par Elias Sanbar à ses lectrices et lecteurs, cette question dit pudiquement la douleur qui traverse le livre. En le refermant, j’ai pensé à Hiroshima mon amour, film d’Alain Resnais sur un scénario de Marguerite Duras qui interroge le pouvoir des mots et de la parole face à la catastrophe.
« Comment parler aujourd’hui ?, se demande Elias Sanbar. Comment, témoins d’un génocide qui nous vise, venir à bout de l’incroyable pesanteur qu’acquièrent les mots ? Comment, en ces heures où notre disparition est à l’ordre du jour, tenir un discours qui ne consacre pas pour autant notre sortie forcée du paysage ? Comment dire “autre chose” quand nous sommes menacés comme jamais auparavant ? »
À cette interrogation poignante, Elias Sanbar répond dans ce numéro de « L’échappée » par un hymne à la vie dont témoignent ses rires. « Les Vietnamiens travaillent tout le temps. Les Cubains dansent tout le temps. Vous, vous riez tout le temps », lui avait dit son ami le cinéaste Jean-Luc Godard en 1969, lors du tournage en Jordanie d’un film sur les fédayins palestiniens.
Ce livre est aussi, sinon surtout, un plaidoyer pour l’égalité, notamment en direction du peuple israélien que ses dirigeants et leurs soutiens conduisent, affirme sans ambages Elias Sanbar, à un suicide collectif. « Pense aux autres », dit un autre célèbre poème de Mahmoud Darwich. Son traducteur lui est rigoureusement fidèle : dans ce Nouveau Dictionnaire comme dans notre entretien, il s’adresse aussi aux Israélien·nes dans l’espoir ténu d’un sursaut moral, dont témoigne son respect pour l’ex-ambassadeur Élie Barnavi qui publie en même temps, aux mêmes éditions, un Dictionnaire amoureux d’Israël.
« Quand tu penses aux autres lointains, pense à toi. (Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir ?) » : ce sont les derniers mots du poème de Darwich. Je ne crois pas être le seul à penser qu’Elias Sanbar est cette bougie, éclairant le désastre. Une lumière aussi fragile qu’entêtée. Et faisant de sa fragilité une force.

